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Simon Rayssac : Femme au Foyer

19 mai 2016 -- 19 juin 2016

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" Femme au Foyer "

 

" Un, deux, il est 8h19, je suis réveillé depuis 6h45. Les marteaux-piqueurs marteau-piquent dans la rue. J'attends mon café. Troisième bol de café, c'est en route. J'ai travaillé sur les titres des peintures, que je t'envoie."

 

Simon Rayssac présente "Femme au foyer" chez Silicone Espace d'art contemporain.

L'exposition s'articule autours de plusieurs éléments dont une série de peintures déclinant différents modèles d'aspirateurs. Sur chaque toile, un exemplaire unique est peint, la référence technique de l'appareil en question étant mentionnée dans le titre même de chaque peinture. S'ajoute à cela, des poupées (dont le visage a été recouvert d'un masque de cire coloré) déposées sur des sarcophages en plâtre d'éléments dissociés d'un aspirateur.

 

Sur les murs de Silicone, sont peints des motifs faisant plus ou moins référence à un œil, une bouche et au nez d'un visage, comme s'ils avaient glissé des petites peintures sur carton entoilé visibles dans la dernière salle de l'exposition.

L'aspirateur, appareil hautement domestique s'il en est, compagnon indispensable de tout foyer soigné, semble au prime abord l'élément principal de cette exposition.

Les modèles d'aspirateur représentés par Simon sont somme toute, relativement standards. Alors qu'est présent sur le marché une multitude de modèles innovants (comme les aspirateurs-robots capables d'effectuer la tâche qui leur est assignée de manière autonome), les modèles peints par Simon Rayssac sont ceux que l'on doit accompagner dans leur mission.

 

Pour Simon, la relation entre la vie d'artiste et la vie au foyer relève d'une évidence. Dans les deux cas, il est question de l'entretien d'un bien, et d'un soucis de "faire les choses". Prendre soin d'une chose quelconque, au quotidien, c'est choisir de s'abandonner avec passion dans son ouvrage. Au delà d'une simple considération, il s'agit d'éprouver une certaine affection pour cette chose au point de vouloir faire en sorte qu'elle ne s'éteigne pas. Il y a une vigilance, un état de veille, un amour déployé à l'égard de cette chose. Non pas une inquiétude, mais une attention démesurée pour la maintenir dans un "bon" état de fonctionnement. L'entretien à comprendre donc comme une technique d'émancipation, où prendre soin de soi-même permettrait dès lors, d'être peut-être complètement "à soi".

 

La référence à Marguerite Duras peut déjà apparaitre pour certain. Fortement influencée par son œuvre, Simon Rayssac avait, il y a déjà deux années de cela, réalisé une pièce faisant directement référence à l'ouvrage La vie matérielle. Dans cette œuvre, empruntant le même titre que le livre, il demanda à deux amies de lire des passages de leur lecture de chevet en lien avec une certaine idée du quotidien. En est issu deux vignettes vidéos et une installation où l'on voyait déjà ces motifs "bouche/nez/yeux" que l'on retrouve aléatoirement peints dans cette exposition.

Cela fait quelque temps que Simon avait mis de côté le "soucis" pour la peinture.

 

À l'origine de cette exposition pour Silicone, il y a l'histoire d'une rencontre devenue objet de fascination. Au hasard d'une navigation sur le net, Simon a découvert tout un pan du folklore anglo-saxon jusqu'alors inconnu pour lui : la confection de poupée dissimulant "l'inesthétisme" des aspirateurs sur pieds très populaires outre-atlantique et jouant de fait, un rôle crucial dans la décoration intérieure des foyers. Curieux, captivé, intrigué par ce phénomène, Simon cherche à se procurer au plus vite ce type de figurines de tissu, renouant avec ce charme désuet du collectionneur.

 

Ces poupées folkloriques font parties d'un patrimoine collectif et touchent à la fois l’univers du jouet, celui du costume et d'une certaine manière, peut-être, celui des objets-souvenir. Ces poupées ont un corps inconsistant mais Simon a rehaussé leur figure d'un masque de cire quasi mortuaire.

Rien d'étonnant à ce que ces poupées se manifestent dans son installation. En effet, de manière récurrente, on trouve dans l'œuvre de Rayssac des personnages, petites figures humaines, bien souvent affublés de caractéristiques propres à celles d'un peintre (dans Mes horizons, European Painters, et Je t'aime par exemple, tous ses personnages détiennent des pinceaux, parfois même une blouse). Ici, le simili balai que tiennent en main ces poupées se substituerait parfaitement à un pinceau, nous laissant imaginer qu'une fois libérées de leurs tâches domestiques, ces poupées ont mis à profit leur temps de loisir pour peindre des aspirateurs, échafaudant dès lors la critique subtile de l'outil par lequel elles trouvent un usage, une fonction, une activité, un rôle à tenir et à jouer.

 

Qui est cette femme dont parle Simon ? Titrer son exposition "Femme au foyer" est un choix particulièrement audacieux de la part de Simon Rayssac. Il est délicat de faire abstraction des considérations plus ou moins douteuses défendues par l'argumentaire commercial et industriel au sujet de l'émancipation des femmes (qui passerait par l'utilisation d'appareils électroménagers), et qui est plus ou moins sous- entendu dans le choix de ce titre.

 

Certes, l'attention (et l'affection) considérable que l'on porte à la bonne réalisation de ces tâches du quotidien, est aujourd'hui de plus en plus considéré et reconnu comme un réel travail. Ceci étant dit, il reste beaucoup à faire pour que soit entendu les femmes non comme de simples faire-valoir ou de pures auxiliaires de l'homme, et pour faire en sorte que les tâches considérées comme subalternes ne soient plus uniquement conjuguées au féminin.

 

Simon me dit souvent que la femme est puissante, mais qu'elle souffre beaucoup. Elle souffre des hommes, car il faut les aimer. Et empruntant cette phrase à Marie Darrieussecq, il insiste : " Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer."

 

Rien d'autre qui vaille sans doute la peine d'être retenu.

CORALINE GUILBEAU