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Vertigo: Muriel Rodolosse  

Du 03 mai au 15 juillet 2018

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Vertigo

Ille projette son regard vers le lointain, à la limite du perceptible. Les hautes herbes fouettent à l’occasion son visage. Les feuilles urticantes lui taquinent les mollets, les bosquets se densifient et l’effort devient nécessaire à l’approche du bois profond et artificiel.
Les cimes montent haut, la lumière s’adoucit.

Cela fait longtemps qu’Ille marche et la fatigue légère donne aux perspectives traversées le pouvoir d’infuser peu à peu sa conscience. Une fois la lisière franchie, l’héritage invisible des forces telluriques, animal et cosmique à l’œuvre dans le paysage se manifeste. Les choses bougent sous ses pieds, se rassemblent, le traversent…

S’étirent le long des étendues glacées d’une taïga rugueuse, des rochers bruts et immaculés, qu’Ille parcourt avec prudence et respect. Mais Ille ne se laisse pas aller à la contemplation et préfère canaliser son attention sur le chemin qui se découvre au hasard des surprises que lui réserve cet étrange décor et se concentre sur les impressions que lui procure cet exil temporaire.

Petit à petit et malgré lui, Ille se sent basculer. Sa tête tourne, son esprit s’embrume, comme si les effluves d’un puissant narcotique traversaient son corps par vagues pour laisser de côté la raison et embarquer son imaginaire au travers du paysage, par-delà les reflets du miroir d’une nature devenue un tout. La symbiose semble s’amorcer malgré l’étrangeté de ce monde inversé. La picturalité exacerbée de l’environnement proche, donne le change à d’autres interprétations.

« Sans doute une perte de contrôle passagère due au manque de repère » se dit Ille. Mais pour le moment la réalité matérielle semble être une convention qui n’agit pas de manière ordinaire. Les bêtes présentes et nombreuses le regardent et semblent le comprendre. Ille en retour les regarde et s’inquiète. La violence du monde a eu lieu et tous espèrent une réconciliation. Sur le sol, les fontes successives laissent apparaître le squelette de l’éléphant, comme surgi du centre de la terre. Le temps à visiblement fait son œuvre sur le vivant…

Puis tout s’accélère et la frontière est franchie. Cette simple errance prend de plus en plus la forme d’un parcours initiatique et le vertige s’installe devant la sensation d’une chute morale imminente.


L’excitation et la peur se mélangent.

La vie diurne se trouve mêlée au songe de la nuit. Les phénomènes synesthésiques étant progressivement la norme, ils transforment l’image en son et le son en matière, déliant peu à peu les réalités structurantes et orthonormées. L’esprit du dormeur éveillé accède à un état de conscience supérieur.

Fort de cette nouvelle vision, le rituel devient de plus en plus nécessaire, et le feu semble le djinn idéal et suffisamment radical de cet épisode à venir. Une flamme est lancée !

Tout proche, l’ours sent cet évènement cathartique en devenir. Il sent l’esprit de l’humain vaciller. Il sort de son refuge et avance sans méfiance. Sa lourde respiration résonne et de sa démarche pesante fait vibrer le sol à mesure qu’il approche.

 

Ille n’a plus peur car il se sait connecté. L’ours vient frotter son museau humide sur sa jambe puis se pose avec un air attentif.

Les premières émanations de fumée se font sentir et l’on peut voir au loin les lueurs inquiétantes prendre de l’ampleur. Le vent encourage et accélère le brasier glacé de l’esprit frappeur et coléreux qui s’amuse à confronter les dimensions. La clé des mondes multiples prend forme dans les braises qui virevoltent au-dessus des têtes. L’encerclement est imminent.

 

Alors qu’Ille rentre dans la transe extatique tant attendue, l’ours prend feu à son tour. Il gronde, rugit et tournoie comme un dément. Puis tel un être divin et symbolique, il se fige dans la toute beauté de son amplitude pour rappeler à Ille qu’il est l’ultime shaman capable d’aspirer toute la noirceur du monde pour lui verser l’offrande d’un regard nouveau, d’une vision reconnectée et du souvenir d’un monde qui danse.

Ainsi, le rituel est accompli, le reflet a rejoint son opposé.

Irwin Marchal